« Edouard est avec son professeur de karting »

Il y a bientot 10 ans, je donnais des cours de piano dans ma ville pour arrondir mes fins de mois mon argent de poche. J’avais mis une petite annonce, et j’avais eu quelques réponses. Et parmi mes « eleves » un tout particulierement m’a marqué, et je pense encore à lui aujourd’hui, en esperant qu’il aille bien. Aujourd’hui je vais vous raconter son histoire, telle que j’en ai eu un apercu, et pourquoi aujourd’hui, je sais qu’en tant que maman je ne presserai pas la déesse comme une orange pour qu’elle « fasse » quelque chose.

Le jour dit, je prend mes petites méthodes dans mon sac et me voila partie pour la maison de mon nouvel « éléve ». Déja j’arrive dans la rue, et je remarque que les baraques sont de vraies baraques. On est au centre ville, et c’est plus des appartement mais de belles batisses élégantes et stylées. J’arrive au numéro indiqué, et je sonne. On m’ouvre et je rentre dans une entrée aussi grande que ma chambre. La femme qui m’acceuille est la maman du gamin à qui je vais donner des cours de piano. Et premier choc, elle me dit avec un sourire ultrabrite:

« Mettez vous à votre aise, Edouard est avec son professeur de karting, il sera bientot la ».

Incompréhension. Surprise. Je me rend compte que le canapé cuir sur lequel je suis assise fait le tour de la (grande) piece. Je me demande si j’ai bien compris la phrase que je viens d’entendre. Au bout de 5 minutes, Edouard arrive. Il file se changer, et je suis invitée à le retrouver dans la piece du haut ou il y a un piano qui nous attend. On commence la premiere lecon.

Edouard est un gosse timide, adorable, qui doit avoir une 10aine d’années, pas plus. Il semble introverti, plus concentré que les autres gamins dont je me suis occupée jusque la. Il essaye de s’appliquer. Il se donne du mal. Déja, je l’aime bien. La premiere lecon se passe bien. D’habitude, pour des « petits » de 10 ans, je fais une demi heure, une heure de cours, c’est bien trop long. Mais les parents me disent, quand je part: ca sera une heure pas semaine. Bon. Je dis ok, et à la semaine prochaine.

La semaine suivante, rebelote. Une heure c’est long. Alors parfois, je lui joue un morceau. Parfois, on parle de musique, de culture musicale. bref, on passe l’heure comme on peut la passer avec un gamin de cet age la. Je sens une grand lassitude chez lui. Il commence a s’ouvrir à moi. Petit à petit il commence a comprendre que je ne suis pas la pour lui faire « subir » une heure de travail harassant, mais pour lui faire découvrir quelque chose d’autre, de s’évader un peu. Il commence a me sourire.

Troisieme semaine, quatrieme semaine, il est maintenant content de me voir arriver et commence à me raconter sa vie. Il à tout. Une télé dans la chambre, une console, un ordinateur. Surement une console portable. Il me dit qu’il aimerai avoir le temps d’y jouer. Je ne comprend pas. Il me raconte qu’il a commencé la musique à l’école, il est tout fier de me montrer sa petite flute a bec.

Les parents me disent qu’en plus du piano, il faut lui faire travailler ses petites chansons à la flute a bec. Il faut qu’il ai des bonnes notes a l’école. Bon, on regarde ça avec Edouard. Quand il joue ses petites ritournelles, il est content. Quelque chose brille dans ses yeux, il se fait plaisir. Et la, ca commence à devenir bizarre. Il me dit qu’il aimerai montrer ca à ses parents. Mais ses parents n’ont pas le temps, et la seule chose qui les interressent c’est si il à eu une bonne note. Les notes. Voila ce qui compte. Etre le meilleur. Peu leur importe que finalement cette petite musique maladroite et hésitante fait plaisir a leur fils unique. Le plaisir d’un fils, ça n’a pas de prix, mais pour eux, ca n’a pas non plus d’interet. je commence à ressentir le malaise.

Un jour, on me demande de venir de 19h à 20h parce qu’il ne sera pas disponible pour les horaires habituels; ok, je me dis qu’il va etre épuisé mais je viens. J’ai conscience de devenir petit a petit comme un petit ilot de liberté de discussion, et de plaisir dans sa vie qui me semble bien reglée pour un enfant de cet age. Quand j’arrive, Edouard est mort de fatigue. Il prend plaisir à travailler quand même avec moi sa flute à bec, on joue un petit morceau simple au piano. Il rigole avec moi, et j’ai pas l’impression qu’il le fait souvent dans la jounée.

Quand je part, il est 20h, et j’entend cette phrase terrible.

« Edouard, dépéche toi de manger ton professeur de mathématique arrive dans une demi heure ».

Et la je commence a comprendre tout. Je ne suis qu’un professeur parmis une multitude d’autres. Edouard n’a le droit de rien faire tout seul. Il lui faut un professeur pour ses loisirs, un professeur pour chaque matiere. Un professeur pour occuper chacune de ses minutes hors de l’école. Un professeur pour chaque loisir. Tristesse. Malaise.

La semaine d’aprés, je lui en parle. Il me confirme mes craintes. Il ne peut rien faire seul. Il ne doit pas avoir d’amis a la maison, parce que les copains de l’école ne sont pas ceux que ses parents lui ont choisi. Edouard ne pleure pas. Mais c’est pas loin. Il tient bon. Mais il « aimerait bien » pouvoir s’amuser juste  » à faire du toboggan ». Mais non. Tout doit etre rentabilisé. UTILE.

Je pars ce jour la avec une boule au ventre. Mais je prend la décision de continuer parce que au fil des cours je suis devenue plus qu’une prof, une « espece d’amie » avec qui il peut souffler un peu. Je sais qu’il prend plaisir a me voir arriver. Je fais de mon possible pour le « regonfler  » pour la semaine. J’ai le sentiment d’etre utile, bien au dela de l’apprentissage de la musique, qui passe au second plan. Surtout quand un jour la sanction tombe, on ne refera que du piano, Edouard ne fera plus de musique à l’école. C’etait une option, et il n’a pas eu plus de 15 de moyenne au dernier trimestre. Donc hop, on arrete, et tant pis si Edouard aimait apprendre ses comptines à la flute. Sa moyenne est plus importante que son bonheur. Je remonte le moral du gamin comme je peux. Et on fait de belles petites mélodies au piano pour changer les idées.

Et puis la fin de l’année arrive. Je vais partir de cette ville bientot, et je sais que je ne pourrais pas continuer ces cours. Je commence à l’expliquer à Edouard. Et ce jour la, on a pas touché au piano. Du tout.

Je lui propose une dictée de notes, il prend son crayon et son papier avec des portées. Avant que je commence a jouer la mélodie à recopier, je le vois gribouiller quelque chose. Je lui demande ce qu’il fait. Il me montre son papier, et mon coeur se serre. Sur la portée, il y a un pistolet de gribouillé. Noir. Terrifiant. Je ne dis rien. Il leve ses yeux vers moi et me dis, avec une intonation qui 10 ans aprés résonne encore dans ma tête:

« Ca c’est un pistolet pour me tuer parce que ma vie elle sert a rien »

Effroi.

Et puis je me reprend. Je lui dit pose ton cahier, on va discuter. Et on a parlé. Pendant une heure. Je lui ai expliqué que sa vie, c’etait pas que ce qu’il vivait en ce moment. Que sa vie, là je comprennais qu’il en ai marre. Mais que sa vie, elle allait commencer quand il partirai. Qu’un jour il partirai. Qu’un jour il déciderai d’aller faire du toboggan tout seul. Ou avec les gens qu’il voudrai. Je lui ai dis que j’allais pas lui dire de conneries, que ses parents ils allaient pas changer d’un coup. Même pas en prenant le temps. Je lui ai dis qu’il y avais peu de chance que sa situation change. Mais je lui ai dit qu’un jour il serai libre. Et que même si c’etait pas facile, il fallait tenir. Parce que la vie c’etait chouette, la vie, il allait voir que c’etait aussi jouer de la flute a bec parce qu’on en avait envie.

On ne s’est pas serré dans les bras, mais c’etait tout comme. Je pense qu’il a compris. J’ai essayé de lui redonner du courage, de le regonfler. Je lui ai dis que je penserai fort a lui meme si on allait plus se voir.

Je n’ai plus de nouvelles de ce gamin adorable.

J’espere de tout mon coeur qu’il à tenu le coup, et que j’ai pu l’aider a mon petit niveau. J’espere qu’il a découvert comme la vie c’etait chouette.

Laissons vivre nos enfants. Laissons les s’emmerder. Laissons les se plaindre de s’ennuyer. Laissons les faire des choses qui leur plaisent meme si ils ne sont pas doué dans cette chose la.

FOUTONS LEUR LA PAIX.

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16 réflexions sur “« Edouard est avec son professeur de karting »

  1. Comme c’est triste 😡 J’espère qu’il va bien maintenant et qu’il est libre de décidé de faire ce qu’il souhaite même si il lui reste des obligations.
    Dur dur pour un enfant d’imposer de tels choses 😡

  2. 😦 bien triste histoire en effet 😦
    J’ai été secrétaire/assistante de direction dans un petit conservatoire de musique, dans une ville où il y avait des pauvres très pauvres et des riches bien friqués. Des gens dans ce genre, j’en ai vu passer, des indifférents qui veulent que l’enfant ait « une solution de rechange » professionnelle epu importe qu’il aime, des qui le balancent à droite à gauche sans demander si c’était bien, etc…. Et franchement, je t’admire, c’est fort de savoir se positionner sans ruer dans les bracards. Pas facile comme situation, entre loyauté envers l’enfant qui souffre et non-ingérence dans les choix éducatifs, avec la décision à trancher de si il y a ou non maltraitance, nécessité de prévenir les services sociaux… toujours délicat, dans un sens comme dans l’autre.
    Sans l’avoir connu, j’espère avec toi que cet ex-enfant a su surmonter, s’accrocher le temps de gagner sa liberté (avec quels dégâts ? pas trop, espérons-le…). Nul doute que tu l’y auras aidé, c’est en croisant des gens bienveillants et confiants comme tu l’as été qu’on avance quand même quand tout va mal =^.^=

    • j’était jeune encore moi meme et j’ai preferé ne pas ruer dans les brancards parce que je me suis dit que sinon je serai remplacée, et peut etre pas par quelqu’un de compréhensif….alors j’ai fait ce qui me semblait le mieux pour l’aider sur le coup :/

  3. Ton article me fait penser à une chanson de Pierre Perret qui s’appelle justement « les enfants, foutez leur la paix ».
    J’ai la gorge nouée de te lire…

  4. La phrase du gamin, c’est juste horrible. Je crois que ça m’aurait mis les larmes aux yeux.

    J’avais fait du soutien scolaire à un enfant un peu comme Edouard. Avant de se mettre aux devoirs, chaque soir, il me racontait son week-end, ou sa journée, et il me montrait fièrement son dernier robot en légo, et je le jouais un peu avec lui, 10-15 minutes, juste le temps de lui laisser avoir une vie entre l’école et les devoirs, et avant le dîner et la douche et le compte-rendu aux parents.

    Mais il était loin d’avoir des envies suicidaires. C’est horrible, à 10 ans. J’espère que le petit Edouard a bien grandi, et je suis sûre, dans tous les cas, que ton aide et votre discussion résonne encore dans sa mémoire. 🙂

  5. Ben dis donc, trop triste !
    Mais tu peux être fière de toi, tu as eu une superbe attitude et je suis certaine qu’importe où il est, il a certainement gardé un souvenir indélébile de toi, tu as été sa bulle d’air dans son monde ordonné.
    J’espère de tout coeur aussi qu’il a tenu le coup, pauvre petit bonhomme.

  6. ça ma fait une boule au coeur cette histoire … malheureusement ce genre de non respect et de non reconnaissance de la vie de ce petit garçon ne sera surement jamais reconnu par ses parents et si un jour il en parle surement que ces parents loin de le comprendre le traiteront d’ingrat lui énonçant tout ce qu’ils ont fait pour lui … j ‘espère aussi de tout coeur qu’il a pu enfin vivre sa vie et s’épanouir

  7. Il est très bien écrit ton article même si ça fait mal au cœur que ça arrive… Je pense en tout cas qu’à ton niveau tu as aidé cet enfant. Je vois mal ce que tu aurais pu faire de plus.

    • disons que maintenant à l’ere de facebook, je m’en veut de ne pas me souvenir de son nom de famille, et de ne pas pouvoir avoir de nouvelles :/ j’espere que tout va bien pour lui…

      • Peut être si’ l’adresse,tu peux le retrouver ?

        En tout cas, merci pour cet article. Y’ ai mal au ventre… Mais c’est un point très important qu’il ne faudra jamais oublier : leur laisser leur vie.

  8. Oh la la elle est triste cette histoire.. Mais tu dois être heureuse d’être passé dans sa vie, d’avoir pu lui offrir une bulle d’air « à ton niveau » comme tu dis. Tu peux être fière de toi.
    Tu n’as plus l’adresse ? Tu serais peut être heureuse de le retrouver et de voir que tout va bien pour lui, souhaitons lui de tout coeur !

  9. Ça me fait mal au coeur pour ce môme 😦
    Quelque part, ce manque d’intérêt et d’attention pour son enfant, c’est de la cruauté.
    J’ai connu une jeune fille comme ça, emprisonnée dans un carcan de profs et d’activités, sans un seul moment de répit. Un de ses seuls loisirs, c’était de venir nous garder de temps en temps mon frère et moi quand mes parents sortaient car nous habitions sur le même palier. Là, elle pouvait jouer avec nous, regarder la télé, lire les magasines de ma mère…
    Et quand elle a eu 18 ans, elle a claqué la porte, au sens propre comme au sens figuré…

  10. Pingback: 7 billets coup de coeur du printemps 2012 | Les 7 pêches et Capito

  11. bon ben voilà je pleure, c’est horrible de faire ca à un enfant, à 10 ans on a envie de faire comme les copains, de dire que les filles c’est degoutant et de jouer au foot dans la rue ^^ (bon c’est peut etre trop cliché mais je suis sur que tu comprend mon opinion).
    je suis pour les activités extrascolaires, mon fils fait du babyhand 1h le samedi et peut être bientot le judo 45minutes le mardi si il aime ca. Mais c’est parce qu’il réclame des activités pour se défouler, si ma fille préfère la musique ou le dessin ou la boxe et ben ok, mais les forcer à faire quelque chose comme ca c’est completement inutile !!!!!

    Il n’y a pas longtemps on voyait au info des gamins de 10/15ans se suicider et je me demande encore comment à cette âge on peut vouloir mettre fin a sa vie alors quelle commence à peine….

    J’espere qu’un jour tu le retrouvera il sera surement content de te voir.

  12. J’aurai adoré que quelqu’un me dise ce que tu lui as dit quand moi j’allais mal ( ça a commencé a 10 ans, je dirai que c’est fini depuis mes 23 ans ). Mais quand je disais aux adultes que j’allais mal, que j’en avais marre, que je voulais mourir, on me répondait ( prof comme médecin, comme parents ): mais si tu continues comme ça, tu n’aura pas ton bac? ( le prof ) ou tu vas aller à l’hôpital si tu perds encore trois kilos ( le médecin ) ou, tu n’as vraiment pas de quoi te plaindre ( les parents ).

    J’ai tenu le coup, je ne sais pas pourquoi. Mais si on m’avait dit ce que tu lui as dis, j’aurai su pourquoi!
    Ce gamin avait besoin d’entendre ce que tu lui as dit, et je suis sûre qu’il va bien maintenant.

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